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Les relations maroco-françaises battent de l’aile: Paris nous tourne le dos
(Maroc Hebdo du 29 oct au 03 nov 2009)


Après la visite privée de SM le Roi à Paris, au cours de laquelle il a été reçu, à déjeuner par le président français Nicolas Sarkozy, vendredi 16 octobre 2009, de sources diplomatiques indiquent qu'une visite officielle du Souverain en France est prévue dans les prochaines semaines.

“Évidemment, tout baigne entre Rabat et Paris”, marmonne cet ancien ambassadeur marocain, familier des milieux diplomatiques. «Mais, ajoute-t-il, le cœur n’y est plus: aujourd’hui, c’est autre chose qu’il faut bâtir, après les séquences Hassan II-Giscard d’Estaing et, surtout, Hassan II-Chirac…” Voilà bien un état d’esprit plus répandu qu’il n’y paraît et qui appelle une mise au net: continuité ou rupture? Ou plutôt, parce qu’il s’agit en dernière instance d’intérêts de relations d’Etats, n’est-on pas en face d’un processus lent mais globalement continu de reprofilages des relations bilatérales?

A s’en tenir pourtant aux fondamentaux de ces rapports, le socle n’a pas changé; il se serait même consolidé. Depuis plus d’un demi-siècle, comment ne pas relever que la France a toujours activement participé au développement du Royaume? Tout n’a pas été linéaire, sans doute, mais, au total, les liens économiques ne se sont jamais distendus, au contraire.

Bon an mal an, les exportations marocaines vers l’Hexagone dépassent les 33% tandis que les importations, elles, se situent à hauteur de 18%. Que vend-on? Surtout les vêtements confectionnés, les composants électriques, les articles de bonneterie, les fils et les câbles pour l’électricité, les tomates fraîches…

Partenariat

Qu’achète-t-on? Les machines et les appareils divers, les tissus de coton, le blé, les médicaments et les voitures de tourisme. Les flux touristiques placent le marché français au premier rang tandis que les transferts des Marocains résidents en France sont de l’ordre de 42% par rapport à l’ensemble de cette rubrique de la balance des paiements.

Des relations tellement fortes qu’elles sont considérées -surtout du point de vue de Paris- comme exemplaires pour d’autres pays de la Méditerranée. On parle volontiers de partenariat stratégique allant au-delà du simple rang de premier client, premier créancier public, premier importateur et exportateur et premier émetteur de touristes.

On fait aussi volontiers référence au renforcement de la présence économique française dans le Royaume, les PME venant s’installer au côté des grands groupes. On met ainsi en exergue les décisions stratégiques des majors français: Vivendi Universal dans les télécommunications; Lafarge dans le ciment; sans oublier l’implication des grandes entreprises françaises dans les programmes nationaux d’ampleur tels le groupe Accor et le Club Med dans le tourisme ou le groupe Bouygues dans le projet Tanger Med.

Ce sont aujourd’hui plus d’un millier d’entreprises, dont 500 filiales, qui sont installées au Maroc, elles emploient quelque 65.000 personnes et réalisent un chiffre d’affaires tout à fait significatif. Premier investisseur étranger, la France fournit plus de 40% de ces flux.

Un comité mixte maroco-français coprésidé par Mustapha Bakkoury -alors directeur général de la CDG- et Jean-Marie Fourtou, président du conseil de surveillance de Vivendi Universal a été constitué à la fin de l’année 2006. Il a proposé des mesures d’amélioration des relations économiques ainsi que l’exploration de nouvelle opportunités de coopération et la levée des obstacles se dressant devant les investisseurs.

C’est qu’en effet, le marché marocain n’est plus “captif” pour les opérateurs français, confortés naguère par l’héritage d’intérêts liés au protectorat puis aux premières décennies qui ont suivi l’indépendance. Le Royaume s’est diversifié, son économie s’est ouverte sur d’autres espaces tels des accords de libre-échange, dont celui d’Agadir et surtout avec les Etats-Unis. L’Espagne, de son côté, a développé ses relations économiques avec le Maroc et ses opérateurs font montre d’un dynamisme qui porte ses fruits.

Intérêts

Tout cela a conduit à la mise sur pied d’une Haute Commission mixte maroco-française présidée par les deux Premiers ministres. La visite du président Sarkozy, en octobre 2007, a été l’occasion d’une forte relance des relations économiques bilatérales et du partenariat gagnant-gagnant devant les fonder. Un accord a été signé pour la réalisation d’un TGV devant rallier Tanger à Casablanca, un projet d’un milliard d’euros associant l’ONCF et trois entreprises françaises (Alstom, SNCF et le Réseau Ferré de France).

Deux autres contrats ont également été conclus (livraison de 20 locomotives et équipement à hauteur de 200 millions d’euros de l’équipement de la future centrale à cycle combiné de Aïn Beni Mathar (Oujda). Au plan militaire, aussi, d’autres contrats ont pu être finalisés: achat d’une frégate polyvalente de classe FREMM, modernisation de 25 hélicoptères Puma et de 140 véhicules blindés des FAR. Mais la vente d’avions français Rafale n’a pas pu se faire, le Maroc ayant opté pour l’achat de 25 avions américains F-16, tout aussi opérationnels et de moindre coût.

D’autres accords sont encore à relever couvrant des domaines divers (coopération judiciaire, sécurité sociale, extraction de l’uranium à partir de l’acide phosphorique entre l’OCP et le groupe Areva,..). Au total, les grands secteurs de la coopération se situent à un haut niveau et englobent tant les relations commerciales, l’aide financière que le domaine culturel, Rabat étant le premier bénéficiaire avec les réseaux de lycées français dont plus de 75% des effectifs sont des Marocains.

Des chiffres donc et des intérêts qui y sont liés: oui, sans doute. Mais il reste le climat des relations bilatérales qui, par touches successives, a enregistré bien des changements.
Au plan de la psychologie collective, le ressentiment et l’amertume sont plus répandus qu’il n’y paraît dans de larges secteurs de l’opinion publique marocaine.

Même si plus des deux tiers des demandes de visa sont satisfaites, des cas dramatiques récents -tels celui d’Oujda- nourrissent cet état d’esprit., Les Marocains n’ignorent pas que le visa Schengen est européen et que les consultats français sont strictement tenus à l’application de la réglementation des pays signataires. Pour autant, par réflexe culturel et historique, ils attendent de ce pays si proche un “traitement à part”, à la hauteur de l’excellence des relations bilatérales tellement vantées dans le discours officiel des deux côtés de la Méditerranée.

Ce sont ces préventions qui nourrissent et accentuent les flux estudiantins vers les Etats-Unis, le Canada et même l’Espagne. C’est un état d’esprit de la même veine qui fait que l’Hexagone, naguère prisée pour des escapades touristiques, ne connaît plus la même faveur, à la différence de nouvelles destinations comme les pays du Golfe ou méditerranéens (Turquie, Tunisie).

Désenchantement

Participe à ce désenchantement virant à une sorte de dépit, sinon de désamour, de l’ex-métropole, la situation contraignante subie par la communauté marocaine en France que l’actualité vient sans cesse rappeler. L’islamophobie qui se répand -pas seulement en France- ne distingue pas entre les origines géographiques: elle met pratiquement dans le même sac toutes les communautés arabo-musulmanes assimilées à une perception réductrice amalgamant l’islamisme et ses menées dangereuses tant pour l’ordre public que pour l’identité nationale.
Le durcissement des lois sur l’immigration voulu par Nicolas Sarkozy et mis en œuvre par ses ministres -Brice Hortefeux et Eric Besson- est ressenti comme un recyclage électoraliste des thèses du Front National par l’opinion publique marocaine. Semaine après semaine, en temps réel grâce aux télévisions satellitaires, l’on assiste ainsi au rétrécissement du champ de la tradition française d’accueil et d’hospitalité qui était l’expression la plus emblématique de la France des libertés.
Au plan diplomatique, maintenant, la présidence Sarkozy depuis mai 2007 a-t-elle amélioré la concertation entre les deux pays? La réponse univoque ne peut être formulée, dans un sens ou dans l’autre d’ailleurs. Sur la question du Sahara, force est de faire ce constat: Paris soutient Rabat.
Le président Sarkozy l’a déclaré en termes forts lors de sa visite officielle dans le Royaume, voici deux ans: «La France sera à vos côtés». Et sa diplomatie a soutenu, notamment au Conseil de Sécurité et devant les instances européennes, le principe d’une solution politique, négociée et agréée entre les deux parties sous l’égide des Nations Unies.
Dans son entourage le plus proche, un Jean-David Levitte, conseiller diplomatique, est depuis longtemps favorable aux positions et aux propositions de Rabat. Bernard Kouchner -et traditionnellement le Quai D’Orsay- a davantage d’inclination pour le Royaume que pour l’Algérie. Mais il faut bien voir aussi que c’est une autre séquence que le Maroc doit désormais gérer, laquelle tranche quelque peu avec “l’activisme” pro-marocain d’un Jacques Chirac rivé au téléphone avec d’autres chefs d’État quand le Conseil de Sécurité devait trancher -comme en novembre 2006…

Diplomatie
Dans l’espace régional, tout n’est pas au mieux au vu des deux années écoulées en particulier. Annoncé à Tanger, le grand projet de l’Union pour la Méditerranée (UPM), en octobre 2007 a quelque peu marginalisé le Maroc lors de sa mise sur pied et de son institutionnalisation. Rabat n’a rien obtenu, ni le siège -fixé à Barcelone- ni le poste de secrétaire général, encore sans titulaire.
Deux jours avant le sommet de l’UPM, le 13 juillet 2008 à Paris, SM Mohammed VI a même annulé son voyage en se faisant représenter par son frère, le Prince Moulay Rachid.
Un acte qui entendait dans doute exprimer le sentiment royal à propos des “arrangements” conclu entre Paris et le Caire pour la co-présidence ou avec Alger pour contrecarrer les souhaits de Rabat. Au Moyen-Orient, l’on ne peut pas relever davantage de coordination ni de concertation; loin de là. Partie prenante dans ce dossier, ne serait-ce que du fait de la présidence royale du Comité Al Qods et du capital du Royaume auprès de la plupart des protagonistes, le Maroc ne fait cependant l’objet d’aucune sollicitation dans la politique moyen-orientale de L’Elysée. En Afrique, où le Royaume dispose d’alliés traditionnels, notamment en Afrique occidentale, Paris fait cavalier seul, sans beaucoup de succès d’ailleurs, que ce soit au Gabon ou en Côte d’Ivoire ou ailleurs. La qualité des relations personnelles entre les deux chefs d’État a-t-elle pesé dans ce sens? D’une autre manière, peut-elle à terme améliorer le climat actuel et pousser à un réchauffement pouvant hisser les relations entre Rabat et Paris à un seuil d’exception? Ou bien n’a-t-on pas d’autre choix que de continuer à “gérer” au mieux les acquis avec un arrière-fond de nostalgie d’un passé récent? Le temps est passé du paternalisme, affectueux tout de même, de l’ancien président Chirac. Il a été dé-construit en mai 2007, et ce qui est à l’ordre du jour, c’est une autre relation personnelle et politique à reconstruire. Le prisme actuel du président Sarkozy paraît l’éloigner du Maghreb -même ses rapports avec l’Algérie ne sont pas au mieux… -et le tourner plutôt vers l’Égypte et les monarchies du Golfe. Une réarticulation et un redéploiement de la politique extérieure française qui s’emploie à rehausser le “rang” de ce pays confronté à des mutations internationales accélérées.
Il reste que le Maroc ne doit pas subir toutes ces données parmi tant d’autres. Elles peuvent offrir de nouvelles opportunités pour donner plus de visibilité et de lisibilité à la diplomatie, surtout que la valeur ajoutée de son projet moderniste et démocratique est le meilleur argumentaire qu’il puisse mettre en relief pour davantage de présence et d’influence.



M. Sehimi

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