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« Le régime du Renouveau s’est révélé peu capable de rompre avec l’archaïsme moral »
(Camer.be 06/11/2009)


Cela fait 27 ans que le régime du Renouveau national, dirigé par Paul Biya, contrôle la direction politique et étatique du Cameroun.

Depuis lors, les différents acteurs et secteurs de la formation sociale et historique englobante qu’est l’Etat du Cameroun, ont dû se faire avec la présence souveraine et souverainiste d’un ordre dirigeant qui s’est développé dans la continuité monopoliste et conservatrice du régime précédent du président Ahmadou Ahidjo, régime dont le président Biya est bien posé en héritier politico-institutionnel et politico-constitutionnel consacré par la transmission dauphinale du pouvoir étatique présidentialiste, le 6 novembre 1982. C’est d’ailleurs le régime Ahidjo qui a modelé historiquement les repères idéologiques de la rigueur et de la moralisation et du «Renouveau national» que le régime Biya récupérera en toute continuité, pour le travail de son implantation et de la reproduction.

A l’heure où le régime du Renouveau national dont le Président Biya est le maître central fête son 27e anniversaire, il faut se rendre à l’évidence : cette nouvelle configuration socio-politique d’organisation et d’orientation du pouvoir étatique n’a pas pu ni su se libérer de sa matrice politique historique conservatrice du clientélisme aujoulatiste et ahidjoïste. On peut même penser que l’essentiel de la conduite managériale du régime du Renouveau a consisté en une lente, mais sûre et inexorable décomposition du monopole étatique et politique pratiqué tout au long de la gouvernance Ahidjo. Cela signifie que le régime du Renouveau qui avait suscité l’espérance politique d’une recomposition réformatrice de l’art camerounais du pouvoir et du gouvernement, a clairement et irréversiblement échoué à atteindre, au-delà de la rhétorique politique séductrice, des objectifs d’une modernisation libérale et républicaine débouchant sur un système véritable et fiable de démocratie pluraliste.

Prestidigitation communicationnelle

Au-delà d’une rhétorique gouvernante de plus en plus frappée de vacuité et d’inanité, le régime du Renouveau s’est révélé peu capable de rompre avec l’archaïsme moral, légal, comportemental et managérial hérité de sa filiation déterminante avec une tradition politique autoritaire et conservatrice. Les visées et les menées réformatrices censées construire un nouvel ordre politique tourné vers la revalorisation et la consolidation d’institutions républicaines et libérales fondant une démocratie pluraliste-constitutionnelle, se sont révélées être principalement des manœuvres en trompe-l’œil se rapportant à une ruse politique d’inspiration autoritaire. Ce, privilégiant un art politique de la diversion, de la dissimulation, de la «déception» (duperie) et de la distorsion. Les seigneuries et seigneurs dominant l’ordre étatique et politique gouverné par le Renouveau ont pulvérisé toute perspective sérieuse de démocratisation nationale et libérale basée sur une organisation de parlementarisme et de pluralisme constitutionnel.

Au moment où le régime du Renouveau national s’apprête à célébrer son 27ème anniversaire, il ne reste plus rien de consistant et de sérieux dans la promesse politico-éthique d’un programme de modernisation démocratique et pluraliste des institutions et de la vie. Le Renouveau n’en finit pas de tordre concrètement le cou à une pratique substantielle et consistante d’un projet politique réformateur, modernisateur, de libéralisation et de la démocratisation désormais réduit à un affichage bavard et fanfaron. La vérité crue d’un pouvoir nu, mêlant vulgarité, vénalité et brutalité, ne manque pas de se dévoiler dans des marques expressives d’un autoritarisme cynique, hédonique, mais aussi laconique, dont la virilité autocratique n’est qu’à peine dissimulée par la fin de règne ou plutôt de banaliser un pluralisme essentiellement nominal et verbal.

Quoiqu’en disent les clercs chargés de célébrer la gloire d’un ordre politico-étatique demeuré fondamentalement monopoliste, clientéliste et patrimonialiste, l’appareil gouvernant, institutionnel et politique qui permet au régime du Renouveau de contrôler les commandes souveraines de l’Etat du Cameroun ne dispose pas ou ne dispose plus -s’il en a jamais eu - de ressources doctrinales et opérationnelles pour fonder, préserver et consolider une gouvernance politique, économique et sociale simultanément modernisatrice, réformatrice, libératrice et émancipatrice. La prestidigitation communicationnelle opérée par ces maîtres enchanteurs ne saurait tromper sur l’encroûtement conformiste, clientéliste et immobiliste qui a définitivement ramené le Renouveau à une buvable expérience de ravalement de façade libéral d’une gouvernance néo-patrimoniale et néocoloniale.

L’archaïsme politique et civilisationnel

Aujourd’hui, l’ensemble de l’appareil gouvernemental et dirigeant du Renouveau est complètement colonisé par la loi ultraconservatrice de l’hégémonie de l’inertie. Dans cet état de choses, où prévaut systémiquement et systématiquement l’«intelligence de l’inertie » (Alain Didier Olinga), une raison d’Etat et une raison politique basées sur une rationalité de lumières ne peuvent se développer. Ceci interdisant alors l’institutionnalisation véritable, fiable et acceptable d’un système aussi bien moderne qu’authentique et inculturé de libéralisation et de démocratisation appropriées et avisés de la société camerounaise. Le Renouveau national s’est embourbé et enlisé dans l’obscurantisme et l’immobilisme néo-médiévaux, néo-seigneuriaux et néo féodaux de la politique de rente et de traite, une politique essentiellement commanditée par la logique d’inertie du « gouvernement perpétuel » qui est jumelée à la logique du «sous-développement perpétuel» (Marc-Louis Ropivia)

Dans un ordre exclusivement possédé et obsédé par les génies du gouvernement perpétuel tel qu’est structuré par le régime du Renouveau, la nationalité étatique est complètement submergée par les calculs néo-patrimoniaux et néo-coloniaux de simple et seule reconduction du «pouvoir systémique» et du «pouvoir social» (Habermas) du maître central étatique et des castes seigneuriales formant la classe présidentialiste l’accompagnant obséquieusement et sévèrement dans sa carrière de leader étatique perpétuel. Bien entendu, un tel Etat de choses réduit le jeu institutionnel et gouvernant à un manège présientialiste-providentialiste-patrimonialiste qui liquide toute fondation ou toute consolidation d’un ordre républicain libéral-démocratique et/ou social démocratique correspondant à des repères et critères aussi bien sérieux que rigoureux d’un « Etat parlementaire» (Norbert Elias).

A l’heure où se célèbre le 27e millésime du Renouveau comme cuvée politico-présidentielle, l’essentiel de la pratique gouvernante et institutionnelle de cet ordre dirigeant est commandée par la ritualité de célébration démagogique et idolâtrique de la puissance liturgique, dramaturgique et démiurgique du maître présidentiel. Cela révèle le peu d’empressement de l’appareil de pouvoir du Renouveau à sortir de l’archaïsme politique et civilisationnel d’un culte de divinisation de l’imperator présidentiel dont la magnifique et mystique puissance n’est commodément mesurée qu’à l’aune de la longévité de sa ténue présidentielle, compte tenu de ses états réels de service en terme de capacité gouvernementale et d’efficacité managériale. Dans ce registre, pourquoi s’étonner alors du fait que l’inertie soit devenue colossale et monumentale, puisque la seule longévité du maître central et étatique est de la «privilégiature» qui l’accompagne est fallacieusement adoptée comme mesure unique pertinente de la capacité de direction et de gestion politiques du pouvoir établi ?

En privilégiant les instincts de conservation et de consommation du pouvoir central dès lors figuré en pouvoir perpétuel et personnel, l’ordre dirigeant camerounais du Renouveau ne peut que sacrifier une logique modernisatrice du pouvoir et de l’art de gouverner basé sur les institutions et les intérêts sur l’autel d’une gouvernance réduite au jeu des instincts et des inclinations. Ce faisant, les seigneuries et seigneurs qui ont capturé la souveraineté camerounaise à travers l’initiative politico-historique du Renouveau ont pratiquement renoncé à toute politique autre que celle de reproduction et de répétition des privilèges montrant que le Renouveau a avorté : il est demeuré un ancien régime renouvelé et pré-moderne et ne s’est pas institué ni institutionnalisé comme un nouveau régime réformateur et modernisateur.

Des moyens clientélistes et monopolistes

Le rituel présidentialiste-providentialiste de célébration annuelle de l’avènement historique et politique de la suprématie présidentielle de M. Biya participe d’une liturgie et d’une dramaturgie politiques qui montrent que l’ordre dirigeant du Renouveau privilégie clairement le primat du centralisme personnel et impérial qui magnifie «l’Etat-président» (Tessy Bakary), au détriment du pluralisme impersonnel et républicain de « l’Etat parlementaire». Où l’on voit comment la logique néo-féodale et néo-alléodale de patrimonialisme du pouvoir étatique, c’est-à-dire la mobilisation privative, corporative, restrictive et exclusive de son contrôle et de son exercice, s’est imposé de manière hégémonique dans la pratique politique, institutionnelle et gouvernante des élites rentières et courtières de privilèges qui forment les réseaux oligarchiques placés au cœur du régime du Renouveau. Il n’est donc pas surprenant que le projet présumé et affiché de libéralisation, de démocratisation et de modernisation qui était supposé modeler la guidance et la gouvernance politiques du Renouveau se soit liquéfié et ait été liquidé !

Soumis à une usure inexorable du pouvoir, en dépit de ses manœuvres (auto) illusoires de relégitimation artificielle et objectale de son pouvoir, «le groupe central hégémonique», formé autour du maître central de l’Etat camerounais, est clairement engagé dans le cannibalisation de ses minces acquis libéraux et maigres apports pluralistes (canalisation répressive de l’usage des droits et libertés reformés ‘’octroyés’’ ou concédés en décembre 1990 : resserrement de la surveillance des sites et pôles de contestation ou de dissidence ; rationnement de la concurrence politique pluraliste-électoraliste de 1997 à 2007). Dès lors, le seul acquis qui demeure est la préservation stratégique de la «stabilité» et de la «paix». Il est vrai par des moyens clientélistes et monopolistes.

La boulimie de pouvoir

Les baronnies présidentialistes, parce qu’essentiellement préoccupées de défendre leurs privilèges bureaucratiques et ploutocratiques par les voies du pourvoirisme, de l’affairisme et du clientélisme, sont prises dans le carcan monopoliste et absolutiste persistant de l’Etat de gouvernement perpétuel. Et le leader central présidentiel et présidentialiste sait manoeuvrer les rouages monopolistes et absolutistes persistants de l’Etat pour contrôler de manière monarchique de monocratique l’ensemble de ses élites de privilège, réduites à être des «serviteurs patrimoniaux» dont sa puissance impériale lui permet de les utiliser selon son bon plaisir d’Empereur présidentiel. Dans une telle optique de cannibalisation, de neutralisation et d’instrumentalisation présidentielles des couches élitaires présidentialistes, le maître central de l’Etat peut user à loisir de la lutte anticorruption menée dans le cadre de l’opération Epervier pour tenir à l’œil ou pour tenir en laisse les élites qui l’accompagnent dans sa carrière providentialiste et patrimonialiste de «président perpétuel».

C’est précisément la boulimie de pouvoir de l’ordre présidentialiste et de sa direction étatique et politique, obsessionnellement orientés vers la seule reproduction de la jouissance et en la puissance rentière ou courtière tirées du contrôle de l’Etat camerounais, qui est à l’origine de l’expansion et de l’explosion des pratiques de corruption dont la généralisation a définitivement compromis la conduite et la poursuite sérieuses d’un projet de modernisation. Dès lors, le processus de systématisation des conduites de corruption a enlevé tout sens politique et moral sérieux aux mots d’ordre gouvernants de «rigueur» et de «moralisation». Ces conduites révèlent le caractère de plus en plus hégémonique d’un arbitraire gouvernant et managérial qui a poussé le comble de la distorsion et de perversion jusqu’à installer un dynamique de licence radicale, en parvenant à corrompre l’opération anticorruption qu’est l’Opération Epervier. Le Renouveau national est-il encore ou n’est-il plus ? That is the question !

© La Nouvelle Expression : Eric Mathias Owona Nguini Socio-politiste. Enseignant à l’Université de Yaoundé II

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